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Le cadavre exquis boira le vin nouveau

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747K

Yan

jeudi 19 avril 2018

747.000

Le large profilé en aluminium au sol attira l’attention de Marion qui l’enjamba maladroitement. « Zut, c’est raté ! », pensa t-elle. Ce pas était pourtant celui qui la séparerait à tout jamais du sas de la navette ouvrant l’accès à l’Arche Alpha.
Elle fut immédiatement l’objet de l’attention de deux personnes intégralement vêtues de noir qui s’attelèrent à lui ôter sa combinaison. En quelques secondes elle fut libérée et retrouva une aisance de mouvement accompagnée d’une impression de légèreté liée à la faible pesanteur que procurait la rotation de l’Arche. C’était une sensation plutôt agréable.
 

Elle s’avança, son bagage réglementaire à la main, dans un hall d’accueil immense et richement décoré mais très présomptueux au regard des coûts astronomiques des volumes habitables et des sacrifices que celui-ci avait dû entraîner. Mais sa plus grande surprise fut de devoir traverser une haie de personnels d’équipage félicitant la première réfugiée de la toute première Arche, talonnée de près par la quarantaine d’autres passagers de la navette.
Elle trouva cette situation grotesque et l’espace d’un instant fit le parallèle avec ces images d’archives des “Apple Store” du début du XXIe siècle où des gamins gâtés sortaient, tout sourire, les bras chargés d’ersatz de bonheur sous les applaudissements d’employés formatés.
 

A la lecture de son badge, un dénommé...
Paul A002
Second

...l’accueillit et d’une voix faussement enjouée lui proposa de l’accompagner jusqu’à sa cabine.
 

Après une courte marche à travers des coursives épurées et terriblement blanches, il s’arrêta et se retourna vers elle, la fixant dans les yeux :
« Marion, voici votre logement. Il porte le numéro 100 symboliquement puisque vous êtes la première arrivée. Tous les numéros inférieurs sont des logements d’équipage avec la spécialité de son occupant que vous pourrez solliciter à tout moment.
Je vous laisse vous y installer et vous donne rendez-vous à 19H00 précises dans le grand hall avec les autres arrivants pour un accueil plus général. »
« Je vous remercie Paul, je serai ponctuelle, euh, “Second”, pour “Commandant en second” ? »
Il acquiesça fièrement et repartit en sens inverse d’un pas pressé.
 

Elle fit un rapide tour de son habitat qui ressemblait plus à une cellule de camping-car qu’à un vaste appartement. Tout y était optimisé en quelques mètres carrés, de la literie à la salle de bain, des ingénieurs avaient parfaitement planché sur l’agencement idéal. Elle disposait d’une fenêtre avec un store vénitien d’où s’échappait une lueur froide ...un éclairage solaire adaptatif à n’en point douter.
Le contraste avec son logement précédent était saisissant. Ici tout semblait aseptisé alors qu’en bas, la vie s’apparentait à un squat géant où les vestiges de piscines servaient de réservoirs d’eau et les escaliers effondrés des immeubles de pont-levis contre les pillages.
Elle passa devant ce qui serait sa salle de bains avec un miroir finalement assez grand. Elle y stationna quelques instants...
Marion A100
...était cousu sur la combinaison en latex grise à hauteur de sa poitrine ‘’Marion, 1ère réfugiée de l’Arche Alpha’’ !
Elle se dévisagea dans le miroir et regretta sa belle chevelure brune qui laissait place à ce crâne fraîchement brillant et blanchâtre depuis pas loin de deux jours maintenant. Trente-six ans de soins pour un retour aux sources capillaires originelles ...« si ce n’est pas triste ! », grogna t-elle. Elle se rassura en se rappelant cette actrice des années 80, dont le nom lui échappait, qui avait subi le même sort dans un des épisodes de la saga des films Alien et qui ne perdait pas pour autant de sa beauté et de sa prestance.
Il allait pourtant falloir s’habituer désormais à ce reflet et cette seconde peau grisâtre sur son corps définitivement épilé.
Mais son regard se perdait à l’arrière de ce miroir, son apparence importait peu finalement dans un tel endroit. Brian et Laura occupaient toutes ses pensées et la séparation avait été un déchirement au plus profond d’elle-même. Une douleur dont elle ne pourrait probablement jamais s’affranchir.
 

Elle s’assit sur son lit et sortit ses trente litres d’affaires personnelles, factorisation ultime de sa vie dans un tube cylindrique aux couleurs de l’I.S.A., l’Agence Spatiale Internationale.
« Et vous, que prendriez-vous sur votre île déserte ? » ...ce slogan publicitaire destiné à entretenir l’espoir et le calme relatif tournait en boucle dans la tête de chaque habitant de la Terre et des sacs de précieux souvenirs se tenaient prêts dans presque toutes les maisons. Pour Marion, ce furent deux photos, cinq dés, un jeu de cartes, une plante artificielle, un carnet de dessins de sa fille, une vieille écharpe de Brian, une poupée russe à cinq niveaux, un vieux bouquin de Barjavel, un petit tableau de sa mère et quelques autres bibelots improbables destinés à transformer cet endroit, réchauffer son cœur et tromper son ennui.
 

La mèche de cheveux de sa fille lui avait été confisquée pendant ses deux jours d’intégration… “raisons sanitaires”…elle ne put retenir une larme.


18H55

L’horloge presque analogique au dessus de la porte lui rappela son rendez-vous et elle sortit d’un songe improvisé en sursaut. Cinq minutes, il n’en fallait ni plus ni moins pour retrouver son court chemin dans les couloirs.
Elle sortit de son chez-soi et rejoignit dans le hall ses compagnons de route, futurs amis ou ennemis mais au maximum quadragénaires. L’accès à l’Arche était formellement interdit à toute personne née au cours du dernier millénaire. Les règles étaient claires et toute tentative de tricherie était punie d’exécution sans aucune forme de procès.
Certains, impatients et fébriles d’en savoir plus, devaient déjà attendre depuis quelques longues minutes car cette réunion n’avait rien d’un pot d’accueil pour une semaine en camping. C’est leur destin qui allait s’écrire en quelques phrases.
 

Le commandant fut le premier à prendre la parole au centre du hall sur une rosace représentant une boussole comme celles que l’on trouvait sur les anciennes cartes :
« Chers amis, bienvenue ! Vous faites partie des tous premiers chanceux à intégrer l’Arche Alpha. Au fil des jours, d’autres suivront vos pas et peupleront ce magnifique endroit disposant de la plus haute technologie. Vous êtes ici chez vous, dit-il en ouvrant largement les bras embrassant l’assemblée tel un prédicateur... Marion frissonna, « hum, ça n’inspire rien de bien rassurant »
Il continua : « L’équipage, composé de quatre-vingt-sept personnes est facilement reconnaissable par sa tenue noire et nous serons à votre disposition dans nos disciplines respectives pour vous assurer une vie la plus sereine possible. »
Il se retourna pour présenter tour à tour ses collaborateurs : « Paul est mon second, votre sécurité est le travail de ces cinq personnes. Voici l’équipe médicale, les restaurateurs, les agents de service, les animateurs, les entraîneurs sportifs... » Une poignée d’enfants qui s’amusaient de cette gravité toute neuve attira son regard : « Vos enfants seront scolarisés auprès de ces deux enseignants et disposent d’une grande salle de vie avec des jeux et toutes sortes d’activités adaptées. »
 

Il ne s’attarda pas plus. On imagine facilement qu’avoir à répéter cet exercice à chaque nouvelle navette devrait finir par user le plus motivé des perroquets !
« Je vous laisse désormais visiter les lieux avec mon second. »
 

Paul fit signe au petit comité de le suivre et une colonne se dessina dans une première galerie. Il présenta les logis, le centre médical, l’école, le cinéma, la salle de sport et finit par amener tout ce petit monde au restaurant, niveau intermédiaire de l’Arche.
 

Le restaurant était pensé comme le centre de vie incontournable de l’Arche. Il y avait bien cinq cents places assises, soit plus de la moitié de l’effectif à venir de la station.
Des plantes, une cascade, des écrans, des bancs dans des lieux plus intimistes et un self flambant neuf occupait tout un côté de la salle. C’était magnifiquement décoré et agencé.
Mais ce qui attira l’attention de Marion et de la plupart des nouveaux venus fut l’immense baie vitrée qui prenait tout un pan de mur. Elle donnait sur l’extérieur et la rotation de l’Arche permettait de profiter tour à tour de la vue de la Terre et de l’espace.
 

On distinguait au loin les Arches Bravo, Charlie et Delta. Echo n’était encore qu’un squelette métallique au tout début de sa construction pendant que les autres allaient bientôt ouvrir leurs boyaux aux futurs chanceux.
Tel un mikado géant, des dizaines de lignes lumineuses sillonnaient l’espace entre la Terre et les stations. Il s’agissait d’un ballet incessant de navettes de fret pour l’assemblage et les livraisons des Arches.
 

Les plus grandes puissances mondiales s’étaient unies dans ce projet en finançant la NASA, l’ESA, les agences spatiales russes et chinoises. L’Agence Spatiale Internationale était ainsi née.
Les budgets étaient pharaoniques et les grands groupes aussi asséchaient leurs propres ressources financières sans hésiter une seule seconde.
Paradoxalement, c’était sans compter sur les Google, Microsoft et autres Facebook qui n’avaient plus du tout la place qu’ils avaient eue au début de ce siècle. La gourmandise de ces premiers géants du Web avait eu raison de leur lucidité. Les utilisateurs s’étaient détournés d’eux, tant bien que mal, en voyant leurs libertés et leur intimité profanées. La séparation fut douloureuse pour beaucoup mais c’est dans une infinie sagesse et un brin d’abnégation que les Humains avaient massivement boycotté ces molosses leur assurant une chute vertigineuse.
Elon Musk avait peut être su apprendre de ces échecs et gagné le respect des gens dans une confiance réciproque ? En tout cas, sa fortune colossale et son niveau technologique au service des Arches avait été l’allié le plus précieux de la coalition.
 

C’est en fait vers 2025, 740K de son équivalent désormais établi dans une vie sans cycle saisonnier, que le visage de la Terre avait soudainement basculé.
Elle se vengeait de ses plaies ouvertes. Les signaux avaient été pourtant largement à hauteur de notre capacité d’appréciation pendant près d’un demi-siècle, mais la culture de l’éphémère mariée au narcissisme certain de notre nature avait occulté toute ou partie de la grogne de notre autre nature ...beaucoup plus forte celle-ci !
Tornades, tsunamis balayaient quotidiennement la surface de la Terre. Les bâtiments encore dressés étaient achevés par de terribles séismes. Aucun territoire n’était épargné.
Tous les événements naissaient et mouraient dans l’excès : chaleur, froid, pluies diluviennes, vents…
Le nombre de réfugiés climatiques frisait le milliard et les gouvernements ne pouvaient plus assurer la sécurité des populations et leur bien-être.
Des milices tentaient bien de cloisonner leurs biens, quartiers, territoires mais la violence était omniprésente et les denrées rares.
Marion repassa ces dernières semaines de sa vie en rêvassant sur le spectacle inouï qu’offrait cette vue de l’espace.
 

Brian avait été choisi il y a un mois.
 

Des hommes en véhicule blindé se sont arrêtés à hauteur de leur immeuble. En quelques minutes il prit la décision de partir avec leur fille unique, Laura.
C’était la règle, quand on était sélectionné, on pouvait prendre un enfant de moins de seize ans… mais un seul. C’était terrible ! Probablement que des psychologues pensaient que cela permettrait de conserver un semblant de santé mentale au parent tout en ne sur-peuplant pas les abris du même ADN ?
La scène fut d’une violence psychologique extrême pour les trois membres de la famille. Marion avait toutefois eu le sentiment d’avoir mis à l’abri une part d’elle-même.
 

Mais quelques semaines plus tard ces mêmes hommes en véhicule blindé sont revenus.
La probabilité qu’un même couple soit retenu par le tirage au sort universel était invraisemblable et pourtant, cela leur était arrivé. Malheureusement, l’ironie du sort était que Marion partirait, elle, dans une toute autre direction.
 

Brian et Laura avaient rejoint l’Habitat Lima, une version subaquatique des premiers refuges construits au début des années 2030.
Le coût des Habitats étaient raisonnables mais les accidents étaient nombreux en raison de la violence des océans. La coalition avait décidé en 2040 d’essaimer également dans l’espace, par sécurité.
 

Marion regagna sa cabine et sombra dans un sommeil profond, laissant filer son premier repas orbital.


747.001

Marion s’étira longuement.
Sa journée de la veille avait été la plus épuisante de sa vie, mais le bien-être d’une nuit idéale lui avait remonté le moral. Depuis combien de temps n’avait-elle pas eu une vraie nuit sereine sans les agressions sonores de la rue ?
Le store vénitien donnait maintenant une lumière orangée tel un lever de soleil que confirmait la pendule presque analogique : 08H33.
Elle se leva et s’essaya à sa salle de bains. C’est alors qu’elle comprit que le miroir servait aussi d’écran. Donc à condition de laisser la porte coulissante de sa salle de bains ouverte, elle pourrait profiter d’un écran de télévision depuis son lit ! Bon, elle révisa son premier jugement, les ingénieurs devaient quand même être un peu tordus…
Elle s’habilla de la définitive combinaison grise de sa vie et se rendit, affamée, au restaurant pour son petit déjeuner.
 

La salle était vide. Seules deux navettes supplémentaires avaient fait le voyage hier soir, ce qui devait porter à un peu plus de cent personnes les réfugiés qui dormaient à poings fermés dans la station.
Elle choisit sa place stratégiquement lui permettant en même temps de voir les actualités et le fantastique vide sidéral.
Tout en dégustant un café-crème, pas si mal que ça, elle déroula le film de sa matinée, à commencer par contacter Brian et Laura dès son retour en cabine pour leur annoncer la bonne nouvelle. Cela faisait maintenant trois jours, depuis son “enlèvement” qu’elle n’avait plus eu de contact et ils devaient s’inquiéter de son absence.
Elle sourit à l’idée qu’un appel depuis l’Arche Alpha provoquerait une sidération totale de sa petite famille !
 

Le traditionnel journal de 9H00 récitait les titres « ...et l’incendie en Espagne dévore maintenant plus de la moitié de sa surface - Des passagers clandestins ont endommagé le train d’atterrissage d’un gros porteur au Bangladesh - L’Habitat sous-marin Lima dans l’océan Atlantique en proie à une importante voie d’eau en raison de l’arrachement de son unité marémotrice par l’ouragan de surface ‘’Donald’’… »
Cela faisait pas mal d’années qu’on ne nommait plus les événements climatiques. Les prénoms venaient clairement à manquer mais en cas de catastrophe humanitaire de grande ampleur, les scientifiques trouvaient toujours de l’inspiration.
 

Marion laissa tomber sa tasse dans le plateau et se précipita dans son logement.
Elle pianota sur l’écran tactile les coordonnées de son mari. L’écran chercha un moment les relais terrestres disponibles et finalement indiqua une rupture de faisceau dans le routage de la communication.
 

Au fil de la journée, les nouvelles de Lima empiraient, la station était submergée et il était désormais acquis que les survivants éventuels ne seraient même plus secourus, quoi qu’il en soit.
 

Marion se leva de son lit, tremblante et submergée d’une angoisse sans précédent et se rua dans la coursive.
« Pas d’ascenseur, c’est vrai ! », ragea t-elle. On avait du penser que des pentes à faible pesanteur garantiraient un minimum d’exercice aux plus réfractaires des tapis de course ?
Elle dévala une pente prononcée, non sans chuter à deux reprises et se rendit au niveau inférieur, dans le couloir des unités d’équipages. Sa vue se brouillait mais elle parvint quand même à lire les étiquettes des appartements en se tenant au mur ...062 - botaniste - ...064 - électricien, ...066 - cuisinier, ...068 - archiviste, ...070 - biologiste et s’arrêta devant ...072 - médecin
 

Elle tambourina à la porte, sans se formaliser du bouton d’appel. La porte coulissa dans la cloison et un homme ouvrit étonné.
Elle entra chancelante et paniquée.
Le présumé docteur devait être assis devant son écran à regarder de vieilles séries TV car elle reconnut une musique familière et réconfortante d’un générique de son enfance.
 

Elle fut amenée non sans mal, en pleine crise d’hystérie, au centre médical où elle se retrouva vite sanglée et allongée sur un lit, auprès duquel se tenaient deux personnes. Elle identifia son « docteur », mais eut du mal à les différencier, les crânes se ressemblent tous et elle n’arrivait pas, de surcroît, à lire la profession qu’arboraient les badges.
Le second docteur avait une silhouette féminine. « Une psychiatre » en déduit-elle dans une pensée furtive car elle lui parlait lentement et paraissait très gentille mais elle ne comprenait strictement rien de son monologue embrumé et lointain.
 

Les deux médecins s’interrogèrent un instant du regard et d’un hochement de tête, firent signe à une troisième personne située en retrait.
Une infirmière s’approcha de Marion, remonta le textile élastique au dessus de son avant-bras et dégaina un pistolet à seringue.
Son regard était empli d’empathie et Marion crut même discerner un léger reflet brillant sur sa rétine lorsque elle se pencha sur elle tout en lui murmurant à l’oreille :
 

« Ne vous en faites pas, ça ne fait pas mal »


Texte intégral, achevé en janvier 2018.
 

J’ai rédigé ce texte à l’occasion d’un concours de nouvelles réalisé par le Groupe INSA en 2018 dont le thème était "Ne vous en faites pas, ça ne fait pas mal"

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Cette nouvelle a été mise à jour le jeudi 19 avril 2018

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