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Le cadavre exquis boira le vin nouveau

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Débris de brides

nass

jeudi 27 octobre 2016

Comment expliquer aux « Autres » la souffrance endurée, accumulée au fil du temps et qui nous étreint comme une seconde peau malsaine ?

Elle se réveilla après ces longs jours de sommeil. Elle ne se souvenait pas de ce qu’elle vit pour la première fois, dès ses yeux ré-ouverts à la « vie ». Y avait-il quelqu’un à côté d’elle ? Une aide soignante, une infirmière, quelqu’un de sa famille ? Ou peut-être personne ….

Elle avait dû "revenir" progressivement, elle n’avait jamais su comment. On lui avait peut-être dit. On ne lui avait peut-être pas dit… elle ne sait pas grand-chose de tous ces moments là. Tout est confus. Tout reste presque irréel, comme si rien de cela ne lui était vraiment arrivé , comme si elle était une autre personne ! Et pourtant, il y avait toutes ces douleurs bien réelles qui n’en finissaient pas.

Elle s’était réveillée sans doute comme tout un chacun après une nuit de sommeil, sauf que cette nuit avait duré plus de 2 semaines.Sur l’instant, elle ne savait plus qui elle était et mit du temps à comprendre qu’elle se trouvait dans un lit mais pas dans sa chambre. Dans un lit, mais sans pouvoir bouger. Mais au fait… pourquoi ? En voulant mettre la main sur son front, pour calmer une démangeaison, elle se rendit compte que c’était impossible : ses mains étaient attachées de chaque côté des barreaux du lit. Attachées ? Mais pourquoi ? A plat au fond de son lit, son corps ne semblait plus être le sien. Il était comme détaché de sa tête, de son esprit. Elle ne comprenait plus rien. Mais, pour autant, elle ne s’affolait pas. Elle était comme anesthésiée, dans un état second, quelqu’un d’autre, comme "hors d’elle" et de toute réalité.

Elle ne savait pas combien de temps elle était restée ainsi à se poser maintes et vaines questions.

Tout se mélangeait encore dans sa tête, tout n’était que bribes de réveil à travers un dédale de brume… Appeler quelqu’un, crier ? Mais elle comprit alors qu’elle ne pouvait plus parler non plus. Les mots, prêts à sortir s’arrêtaient muets. Mais que lui arrivait-il ? Elle faisait un cauchemar ? Tout cela ne pouvait être vrai !

Petit à petit, elle aperçut des personnes en blancs qui allaient et venaient. Elles s’occupaient de fils, de tuyaux, de seringues, de boutons, de machines, parfois sans un regard vers elle. D’ailleurs, était-ce bien elle qui était là comme une marionnette allongée et attachée ?… C’est fou toutes ces choses qu’on avait relié à son corps. Elle comprendrait bien plus tard que tout cela la maintenait en vie, l’avait retenue à la vie pendant son sommeil et continuait à l’aider à survivre. Des bruits incessants provenant de machines, des bip-bip, des sonorités bizarres, inquiétants parfois, provenaient de la pièce et de plus loin encore. Tous ces sons resteront sûrement toujours ancrés en elle, interrompant le semblant de silence feutré de ceux qui s’affairaient autour de son corps ou ailleurs, dans ce qu’elle devinait être un couloir. Tous ces sons ressemblaient au désespoir qui veut nous raccrocher à la vie malgré tout. Sur des écrans, les lignes, qui s’affichaient au rythme des tonalités, marquaient ce lien fragile qui relit la vie à la mort. Si l’un d’entre eux défaillait, quelqu’un accourait pour vérifier les drogues qu’on lui injectait, parfois trop fortes, parfois insuffisantes...une véritable alchimie qu’il fallait savoir doser pour rester du bon côté de la balance !

Ses yeux lentement se réhabituaient à voir les choses, son esprit aussi peut être…Mais elle était toujours à plat dans le lit et son champ de vision était limité, tout comme sa mémoire vacillante....

Elle voyait bien plus les dalles du plafond, que les objets qui l’entouraient. A force de les scruter elle imaginait des formes d’animaux, de visages ou autres sur les taches qui parsemaient ça et là le plafond…celles que l’on voit le plus souvent lorsqu’ on se retrouve allongé dans une salle d’opération ou de soins dans les établissements médicaux. A d’autres moments, elle se sentait dans une autre dimension comme sortie de la réalité : elle voyait la pièce changer de perspectives, d’angles de perception, comme si elle y voyageait. Ainsi, son lit semblait debout par instant et par conséquent elle aussi se sentait dans une position verticale, ou pire au dessus de tout…il lui semblait réellement changer sans cesse de place, parfois dans un vertige nauséeux, comme si tout tournait ainsi avec elle…étrange état difficile à transcrire par de simples mots…il faut vivre cet instant pour en comprendre l’effet de malaise et de tournis que ça laisse longtemps après encore…

De très mauvais souvenirs passés dans cet endroit entre vie et mort lui sont revenus beaucoup plus tard. Mais jamais vraiment elle ne saura le vrai du faux. Et c’est devenu comme un sujet "tabou" parmi ses proches. Une douleur profonde qu’ils veulent peut-être occulter, ou qui tout simplement les dépassent aussi ?

Au début, elle n’avait aucune notion du jour et de la nuit mais il lui semblait que ses nuits étaient toutes de véritables cauchemars, éveillée ou pas. Puis elle arriva à faire la distinction selon les changements d’équipes jour/nuit. Certains employés de nuit n’étaient pas spécialement bienveillants et sur ce point au moins sa mémoire reste sûre ! Elle avait passé de très durs moments, attachée et voulant demander de l’aide en vain, restant dans ses crises d’angoisse. Le service de nuit passait s’il le voulait, mais pas forcément quand on actionnait la sonnette. Une nuit, elle eut très, très, peur : il lui semblait que son tuyau d’oxygène ne fonctionnait plus…Elle sonna en vain, mais personne ne vint. Elle tenta de libérer sa main et accéder à ce tuyau pour voir ce qui n’allait pas. Mais au moment où elle y parvint , l’aide soignant rentra furieux en hurlant qu’elle n’avait pas à défaire ses liens. Il ne chercha même pas à comprendre ce que désespérément elle voulait lui expliquer avec les yeux.
Au contraire, comme un tortionnaire il resserra les attaches de ses poignets aux barreaux du lit, sans se soucier de lui faire mal.
Et pour comble de tout, voyant qu’elle remuait dans le lit pour tenter encore une fois de lui faire comprendre ses craintes, il lui hurla en partant : « Non mais, vous allez arrêter de vous exciter comme ça, oui ?" .

Elle ne comprenait pas qu’on puisse être aussi agressif contre quelqu’un de déjà si diminué et incapable de se faire entendre. Cela la plongea dans un désarroi le plus total et une intense envie de mourir tellement elle se sentait déjà à bout.

Elle ne sait pas si c’est cette nuit très agitée qui l’amena jusqu’à ses parents qui n’étaient plus ce de ce monde. Cet épisode extraordinaire d’une spirale tournant de plus en plus rapidement, aux couleurs sombres, presque noires, puis rouges, puis de plus en plus claires en ralentissant sa course, lui permit de voir le mur du village de son enfance et le visage rayonnant et souriant de sa mère et de son père. Ils semblaient heureux de la voir et prêts à l’attirer à eux, elle eut la sensation de communiquer avec eux en silence, c’était merveilleux, doux, réconfortant, un enveloppement de tendresse exceptionnel...mais, brusquement, leur sourire a disparu, la lumière s’est ternie, elle s’est sentie comme repoussée, et la spirale a repris son mouvement dans le sens inverse, l’éloignant de ses parents adorés…..et au bout de la rotation… une image précise lui est apparue comme une évidence : celle de son fils !

Elle racontera souvent cette histoire à ses proches par la suite, mais jamais ne saura si elle a réellement vécu, pendant son coma, une pseudo expérience de la mort, auquel cas, elle aurait véritablement vu ses parents lui souriant, mais bien qu’ils soient heureux de la voir, ils lui demandaient de revenir vers son fils qui avait encore besoin d’elle.
Ou ce ne fut qu’un rêve tout simplement, en dehors de son coma ? De toutes les façons, l’interprétation pour elle restait la même !

Une des premières phrases « humaine » -dont elle se souvienne- à son attention fut prononcée par un homme d’origine noire, cheveux gris blancs, vêtu d’un grand manteau noir d’hiver…A la porte de sa chambre donnant sur le couloir, il discutait, depuis un moment, avec un homme en blouse blanche. Comme pour tout ce qui l’entourait, elle n’y prêtait pas vraiment attention, perdue dans son vide, son incompréhension, et l’impossibilité de communiquer. Voyant son regard, l’homme se retourna tout à coup vers elle avec un large sourire bienveillant et lui dit dans un bel accent africain : « Bonjour Madame, ça va ? C’est moi qui vous ai fait toutes ses misères ! ». Toutes ces misères ?...le temps qu’elle réfléchisse et comprenne à peine ce qu’il voulait dire, il s’apprêtait déjà à partir en donnant ses consignes. Elle restait le regard figé sur l’entrebâillement de la porte, ne pouvant rien répondre, attristée de ne pouvoir poser les questions qui s’entrechoquaient dans sa pauvre tête.

Le temps semblait s’être arrêté dans cette pièce qui inspirait un « entre deux mondes ». Elle ne se sentait ni vivante, ni morte…seulement spectatrice posée là sans explications, sans compréhension.
Puis les jours passant, elle remarquait les regards différents sur elle. (ou était-ce elle qui s’éveillait enfin à son environnement ?) On lui souriait parfois, on lui parlait…mais elle ne pouvait répondre, à cause de l’intubation, cette assistance respiratoire qui aidait ses poumons à survivre et elle aussi ,par conséquent !

Dans les pensées qui envahissaient son esprit, elle croyait avoir subi un accident de la route. Elle comprit plus tard que cette idée provenait d’un évènement vécu quelques semaines plus tôt, un petit accident qu’elle avait eu sur une chaussée humide et qui avait laissé son empreinte en elle.

Un jour ,l’homme en blanc qui devait être le Chef de service vint lui expliquer ce qui lui était arrivé. Elle faisait un sacré effort pour comprendre les mots qu’elle entendait mais tout était si confus...grave opération sous choc sceptique... cause d’une occlusion intestinale sévère…15 jours de coma artificiel…..quelques mètres de grêle nécrosés avaient été enlevés en urgence laissant de grosses séquelles…le foie, les poumons, pratiquement tous les organes en ont souffert. Elle apprit aussi qu’on lui faisait des dialyses depuis le 1er jour, car les reins ne fonctionnaient plus. Les poumons étaient radiographiés tous les jours, pour cause de liquide à l’intérieur.
Lors d’un de ces fameux clichés, un manipulateur en radio barbu grisonnant, rentrant dans la pièce avec son appareil radiologique lui dit froidement : «  Eh bien voilà Madame, encore un petit coup d’irradiation, comme cela bientôt vous reviendrez pour un cancer des poumons !   » Elle resta un instant ahurie, toujours incapable de répondre, abasourdie par ce que cet homme venait de lui dire , sans aucune empathie, sur son lit de moribonde. C’est comme s’il lui reprochait d’accepter ces séances de radios répétées, comme si elle avait désiré tout cela ?! Pourquoi choisir ce travail si l’on sait que c’est nocif ? Et pourquoi lui dire ça, de cette manière là, dans l’état où elle se trouvait ? C’était cruel. Elle n’arrivait pas à comprendre que des êtres humains dignes de ce nom puissent faire du mal aussi gratuitement et bêtement !

Mais elle n’avait pas encore tout vu ni tout entendu.

Elle apprit aussi qu’elle portait et devait garder une poche appelée « anus artificiel » ou "stomie" pendant plusieurs mois pour laisser les intestins au repos. Ce qui impliquait dans quelques temps une nouvelle intervention !

Il lui fallut bien deux bonnes journées pour comprendre dans quel état elle était, mais bien plus pour l’admettre à peu près : elle avait, paraît-il, été miraculeusement sauvée…vu d’en haut, elle devait sûrement ressembler à une marionnette attachée à la vie par des dizaines de fils, tuyauteries, des poches pour l’alimenter, la soigner, lui remettre du sang, et d’autres pour recueillir ses « déchets » : sang, urine, selles…
Et cette fameuse poche plantée sur l’abdomen au niveau de l’incision de l’intestin, cette stomie qu’il lui faudrait apprendre à gérer et supporter pendant plusieurs mois. Elle eut par la suite, énormément de mal à accepter cette situation, pas facile à vivre au quotidien.

Après quelques jours de réveil, ayant peu à peu repris quelques notions du temps, ce qui lui arrivait, et reconnu ses proches, elle éprouva l’envie de communiquer, mais comment faire avec un tuyau dans la gorge ? Tant bien que mal, elle fit comprendre qu’elle voulait écrire. Très difficile au début, car elle surestimait ses forces complètement perdues et ne pouvait plus maîtriser l’appui du crayon sur le moindre support. Mais avec ténacité, lentement elle pu griffonner quelques mots sur du papier ou une ardoise. Une des premières choses qu’elle demanda instamment fut de l’EAU ! Un de ses plus grands manques de cette période ! La bouche toujours ouverte, à cause du tube, restait continuellement sèche. Il lui semblait que son palais, sa langue, ses lèvres étaient tout craquelés à l’image du sol crevassé d’un désert. La seule chose qu’on lui permit pendant des jours fut d’imbiber ses lèvres de gaze humide.
Une vraie torture, c’était si peu pour la désaltérer ! Elle se sentait mourir de SOIF ! Aussi, le fameux jour où une infirmière remplit quelques millilitres d’eau dans une seringue en lui recommandant d’avaler très, très lentement, il lui sembla boire un nectar divin !
En y repensant bien souvent après, elle en avait encore « l’eau à la bouche ». Tout le monde devrait passer par là pour comprendre combien l’eau est si précieuse et que son prix est inestimable !

Par écrit enfin, elle put par la suite raconter ses dures et longues nuits passées avec du personnel pas toujours avenant. Les mots horribles, sans pitié qu’elle avait entendus et bien d’autres choses encore que le personnel de jour s’empressait de nier en prétextant que les doses de médicaments anti-douleurs avaient été trop fortes et la laissaient encore comme sous l’effet de drogues...bien sûr !!!

Souvent, les soirs, quand l’équipe de jour était partie, un drôle de jeu d’ombres, comme une sorte de rituel endiablé et bruyant, s’animait dans le couloir. Elle entendait l’équipe de nuit s’affairer rapidement, faire des va et vient répétés hors du service en apportant des caisses, du moins, ce qu’elle pensait être des caisses, au bruit qu’ils faisaient en les charriant. Puis une fois les aller retour calmés, ils semblaient s’installer tous ensemble, sans doute dans leur salle de repos ou office. Et on entendait parler de nourritures et de boissons. Ce fut comme cela pendant plusieurs jours. Un théâtre d’ombres parfois effrayant, vu de son lit, qui se préparaient chaque nuit à des débauches de bouffe et de rires !

La pire des nuits fut celle qui précédait de quelques jours le soir de Noël. Ils étaient sans aucun doute exaltés à l’idée de se faire un repas de fête entre eux et toute la nuit ce ne fut que bruits, paroles montantes à l’unisson des degrés d’alcool ingurgités, chansons, rires…on entendait parfois des bribes de conversations : l’un qui disait " pour moi seules comptent l’amitié et la famille, les autres me sont indifférents » drôle de discours dans un endroit où l’on est sensé aider les Autres, les soulager même si ce sont des « inconnus ». Se trouvait-elle chez les fous, ou dans un service de réanimation ?

Quand leur tour de garde arrivait, horrifiée, elle les voyait chaque fois plus saouls et titubant. Leurs gestes devenaient moins sûrs et la peur la gagnait. Ils pouvaient faire des erreurs irréparables dans ce brouillard où ils se trouvaient… Elle comptait les heures et attendit avec impatience le matin pour la relève. Elle entendit l’infirmière du matin réprimander celle de la nuit : « mais, toi aussi tu as bu comme eux ? tu te rends compte des risques ? » L’autre, vacillante lui répondait « Oui c’est vrai, je me suis laissée entraînée, me suis pas rendue compte… »
Comble de malchance, avant de partir, cette même soignante devait lui injecter des produits. Peu rassurée, derrière ses draps, elle pensait : si elle se trompe de médicament, je suis foutue…mais que pouvait-elle, faire prisonnière de ses fils ?
Et pour finir, allez savoir pourquoi, ce fut le jour où on devait lui retirer le cathéter planté dans l’artère fémorale gauche !
Ho ! que de souffrances et de peurs à ce moment là : les gestes de la soignante étaient encore incertains, il lui fallait normalement prendre beaucoup de précaution pour éviter tout risque d’infection. Et ce fut vraiment le contraire : dans son ivresse, elle sortit des bandes de gaze de sachet stérile, mais les fit tomber. Elle essaya une deuxième fois, idem ! la troisième fois, elle prit un bout de tissu quelconque qu’elle enroula autour d’une petite plaque de congélation et appuya comme une forcenée à l’endroit où elle venait d’arracher le cathéter. Pour clore ce moment effroyable, elle lui délivra les mains en lui demandant de comprimer elle-même fortement pour éviter l’écoulement trop fort de l’artère.
Une fois de plus, elle se sentit dans un monde irréel. Ce moment était trop fou pour exister vraiment, et pourtant, bien plus tard elle se souvint parfaitement de tous les détails et de toutes les douleurs supportées et refoulées : celle, horrible, de l’emplacement du cathéter, et celles de plus en plus fortes de ses mains sans forces appuyant désespérément pour éviter l’hémorragie. Un instant de torture qui lui parut durer des heures… mais heureusement, enfin ! l’infirmière de jour vint continuer la compression. Il ne lui restait plus qu’à espérer n’avoir pas attrapé de microbe dans tout ce mic-mac !

L’arrivée de la nuit l’angoissait de plus en plus, tellement elle appréhendait les comportements de certaines équipes. Un jour, après avoir enduré avec courage de multiples douleurs, nausées, et obligation de ne pas bouger, durant une dialyse qui dura des heures et des heures, la crainte de la nuit l’envahit encore plus. Elle était épuisée, à bout, et ne voulait surtout pas tomber sur un personnel sans cœur.

Elle supplia par écrit la dame qui s’était occupée de la dialyse, d’avertir l’équipe de nuit pour qu’ils soient indulgents avec elle car elle était trop, vraiment trop mal. Cela amusa tout d’abord la soignante qui lui répondit que personne ici ne pouvait lui faire de mal. Elle insista tellement en écrivant le plus vite possible le maximum de choses que le médecin finit par laisser des consignes avant de partir.

Cela fut très mal pris par l’équipe, surtout un d’entre eux qu’elle appelait (dans les moments où elle tentait de se divertir comme elle le pouvait) le « rossignol » car il sifflait toujours de vieilles rengaines dans les couloirs, comme s’il se trouvait dans son jardin à cultiver ses tomates. Il dit à l’infirmière qui l’informait de la demande «  Non mais pour qui elle se prend celle-là, pour la reine mère ? Elle va voir comment on va s’occuper d’elle !.... »

Entendant ses mots, au fond de sa détresse, son cœur battit à tout rompre. Mais pourquoi tant d’inhumanité ?
A un moment, elle éprouva une envie pressante de vomir le liquide salé de la dialyse qui remontait désagréablement dans sa bouche. Elle se retenait comme elle pouvait, tout en appuyant sur la sonnette. De loin elle entendit le rossignol dire à son collègue, « laisse là attendre un peu…la reine mère ! » Et malgré les protestations d’une de ses collègues, il ne répondit pas tout de suite à l’appel.
Désespérée, elle vomit sans pouvoir bouger la tête assez loin. Elle en eut sur sa blouse, ça dégoulinait dans son cou et dans le lit. Elle en pleura de dégoût et d’impuissance.
Les deux sbires arrivèrent au bout d’un moment en jouant comme une scène de théâtre. Sans un bonjour, l’un prit d’un air altier le tableau des constantes pour le compléter. L’autre, regard narquois, tourna autour du lit avec un regard méchant , voulant l’impressionner sans doute…mais il s’arrêta net quand il vit ses larmes et ce qu’elle venait de rendre. « Oh merde, elle a vomi !! Va falloir tout nettoyer et changer ! » Et oui Messieurs les malins, si vous étiez venus plus tôt, vous n’auriez pas eu ce travail en plus ! Là, pour le coup, ils s’occupèrent d’elle, enfin, avec précaution…presque comme pour une reine-mère !... Malgré ses nausées, elle se réjouit de cette petite victoire sur eux, aussi dérisoire soit-elle dans ce qu’elle devait supporter !

Et le temps continua ainsi…Moments durs, moments plus calmes...Puis à force de volonté et avec l’aide de la kiné qui venait tous les jours malgré ce maudit tuyau, essayer de dégager ses poumons bien mal en point, elle put convaincre le Médecin de REA de lui enlever ce corps étranger qu’elle ne supportait plus. Même au risque de souffrir elle demanda à ce qu’il lui soit retiré au plus vite ! Ce qui fut fait un samedi, tout juste avant Noël. Elle comprit effectivement pourquoi le médecin hésitait tant à lui ôter si tôt : elle était encore si fragile !

Il fallait entrer une aiguille au fond de la gorge pour faire éclater une espèce d’ampoule qui servait à empêcher le tuyau de s’en aller… Une fois cette ampoule éclatée, elle ressentit un goût affreux de caoutchouc brûlé dans sa gorge et dans sa bouche, une envie de cracher, de vomir, et surtout un sentiment écrasant d’épuisement total. Mais elle n’avait pas le droit de se laisser aller, il fallait recracher un maximum de débris et arriver coûte que coûte à se rincer la bouche. Moment critique, infiniment désagréable, si douloureux qu’il la laissa tout le reste de l’après midi dans une semi léthargie, vidée de toute force.
Mais dans sa tête, elle ressentait une nouvelle fois ce sentiment jubilatoire de victoire gagné sur les jours passés : certes elle souffrait terriblement, mais elle respirait seule à présent, et ses mains ne seraient plus attachées aux barrières du lit ; et puis enfin elle allait peu à peu pouvoir parler !

Chaque jour dans cette salle de Réa, elle connut de nouveaux petits succès, une étape franchie vers du meilleur, même si elle allait encore vivre et revivre des moments éprouvants.

Petit à petit, le chirurgien fit enlever tel ou tel tuyau…puis on arrêta les horribles séances de dialyse, un pur bonheur pour elle ce jour là ! Un pas de plus !
Certains drains, des cathéters furent éliminés. Le pire fut celui de l’artère fémorale, une horreur !!! (qu’elle dut revivre à nouveau 2 ans plus tard pour une septicémie, mais cela elle ne le savait pas encore...).
Etape après étape qui lui parurent une éternité, elle finit enfin par sortir de ce service calfeutré, aseptisé, hors du temps et de la vie.

Un brancardier peu amène vint la chercher vers 13h00 pour la monter dans le service de chirurgie viscérale où elle continuerait ses soins. Il n’y avait personne pour la voir quitter cette chambre entre vie et mort. Evidemment, pause oblige…même en REA ! En plus, c’était l’approche de Noël, les discussions n’allaient que dans le sens des cadeaux, des repas, des chocolats…Les malades… après tout, avaient le temps ! Ils ne risquaient pas de s’enfuir, enchaînés comme ils étaient dans leurs drôles de guirlandes de survie !

C’était la première fois depuis près de trois semaines qu’elle sortait dans un autre air que celui « protégé » où elle était confinée depuis l’intervention ! Quand cette idée l’effleura, elle éprouva le réflexe de s’empêcher au maximum de respirer l’air extérieur.

Quand ils franchirent la porte à lanières pour entrer dans le couloir « normal » de l’hôpital, elle se sentait comme un bébé qui vient de naître et qui doit affronter des éléments étrangers hors de l’abri maternel.

Oui, en quelque sorte elle était en train de vivre une Re-naissance.

Dans son esprit, au gré des murs et des sons qui défilaient à toute vitesse (Avez-vous vu un brancardier pousser délicatement votre lit, en prenant le temps de vous demander si tout va bien ? cela existe sûrement, mais là ce n’était pas le cas !), elle revoyait son parcours depuis le réveil du coma, ses exploits improbables pourtant réussis et se sentit alors confiante en l’avenir et en cette vie fragile qui lui était restituée, même si, elle le pressentait, le chemin serait encore éprouvant et extrêmement long !

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Cette nouvelle a été mise à jour le dimanche 12 février 2017

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