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Le cadavre exquis boira le vin nouveau

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Un homme courtois

Djunes

Texte lancé le 4 octobre 2009 & terminé le 1er octobre 2011

(texte individuel)

Parce qu’il n’avait jamais le temps, et c’est tant mieux peut-être, de se pencher sur les questions existentielles qui nous taraudent sans cesse "Où cours-je, où vais-je, d’où viens-je" , et qu’il était d’un naturel optimiste et pacifique à la fois, Jean Peuplu ponctuait chacune de ses phrases d’un : "Et c’est tant mieux" qui finissait par affliger son entourage.

Se prenait-il les pieds dans le tapis et se rétamait-il le nez sur la table : "Oh, tu ne t’es pas fait trop mal ?" lui demandait-on. "Un peu seulement répondait-il, et c’est tant mieux, ç’aurait pu être pire !"

Je vous passe sous silence toutes les occasions où l’on entendait invariablement cette conclusion exaspérante qui énervait au possible tous les esprits chagrins qui eux, trouvaient toujours, au contraire, que le moindre petit grain de sable qui venait enrayer le rouage de leur vie quotidienne était une catastrophe qui ne pouvait arriver "qu’à eux" .

Alerté un jour par l’isolement dans lequel il finit par se retrouver, ses meilleurs amis mêmes ayant pris le parti de le délaisser, il réfléchit intensément à ce qu’il devait changer dans sa conduite et décida de modifier sa sempiternelle formule qu’il avait cru jusque-là être au contraire de bon aloi et rassurante pour son entourage.
Ne trouvant rien qui lui venait à l’esprit, il se dit : "Bof, aucune idée, eh bien tant pis !...Tant pis ? " Mais voilà une réponse qui lui paraissait adaptable à toutes les situations ! Le fatalisme qui se cachait dans ces deux petits mots lui semblait également être le reflet d’une politesse raffinée qui évitait aux gens d’avoir à se faire du souci pour lui.

"Tu as perdu ton boulot .... ?"
"Oui, me voilà chomdu, mon vieux, bof, tant pis ! "

"Tu vas toucher les Assedic au moins ?"
"Ah ben non, il me fallait six mois, une semaine, deux jours et trois heures trente minutes de plus chez le même employeur. Qu’est- ce que tu veux, tant pis !"

"Et ta femme, ça va ?"
"Moyen. Elle est partie avec Jojo, tu sais celui qui travaille chez Bricorama, rayon boulons. Oui, tel que, enfin, tant pis !"

"Mais, tu circules en vélo maintenant ?"
"Ah ben, oui ! Ma femme avait embouti la voiture une semaine avant de me quitter et comme avec mon histoire de chômage je n’avais pas pu payer ma dernière quittance d’assurance, voilà le travail . C’est comme ça, hein, tant pis !"

Voilà qui coupait court à toute forme d’apitoiement gênant pour l’interlocuteur indiscret et il regretta beaucoup de s’être si longtemps cantonné dans son "tant mieux" dont il s’était jusque là servi.

Mais, décontenancés par cette nouvelle marotte linguistique et encore plus énervés par l’apparente bonhomie avec laquelle il appréhendait toutes les vicissitudes de la vie alors qu’eux pestaient, se plaignaient, trouvaient toujours quelque chose à redire même à l’acceptable qui leur arrivait, les gens lui tournèrent carrément le dos sans qu’il put comprendre le pourquoi d’une telle attitude.

Comment, il faisait tout pour ne pas importuner son prochain, se montrer affable et délicat et voilà la récompense qu’il en avait !

Il se demanda alors le pourquoi du comment d’une telle injustice et se mit à observer plus attentivement le comportement de ses semblables : jamais gênés de se répandre en jérémiades sur leur sort, apitoyant leurs interlocuteurs par quelques débuts de phrases catasphrophistes laissées en suspens qui en disaient long sur tout le pire à venir, ils parcouraient la vie sans le moindre scrupule à charger de leurs maux leurs semblables qui pourtant avaient déjà fort à faire avec les leurs.

Ah ça, se dit-il, un jour, "tant pis" , "tant mieux" , n’étaient pas les bonnes choses à dire. Mais alors comment se sortir de cette impasse et pourquoi n’était-il pas fait dans le même moule que les autres ? "Pourquoi ", "comment" , voilà de mauvaises questions à se poser conclut-il et qui ne m’étaient jamais venues à l’esprit.

Et ce disant, notre ami, sortant de chez lui, rencontra son concierge qui lui demanda : "Ca va comme vous voulez, monsieur Peuplu ?" et sans réfléchir, il répondit : "Oui, pas plus mal, merci !" . Et il se fondit dans la foule qui le reconnut aussitôt comme faisant partie d’elle-même.

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